L’assassinat de Marat et l’exposition

 

L’assassinat de Marat par Charlotte Corday

« Le tableau de Jacques-Louis David »



Ce tableau a été choisi pour être transcrit en sculpture en céramique par Quitterie Ithurbide, artiste Française habitant en Suisse, lors de l’exposition l’Art et la Vision qui s’est tenue du 24 au 29 Mars 2014, organisée par le Centre de recherche en ophtalmologie (CRO), au Centre de Recherche des Cordeliers à Paris.


Cette exposition était destinée à faire connaître les travaux des Chercheurs de l’équipe dirigée par le Professeur Francine Behar Cohen et à collecter des fonds pour aider à financer de jeunes chercheurs et pour l’achat de matériel innovant en ophtalmologie.


L’œuvre de Quitterie Ithurbide, exposée au centre de l’Exposition dans la salle Marie Curie, s’adressait aussi bien aux mal voyants, à leurs accompagnants, qu’à toutes personnes amateurs d’Art. Elle présentait, pour la première fois en France, une collection de 18 pièces de grande taille, interprétation en céramique de peintures célèbres. Chacun des visiteurs, jeunes ou moins jeunes, voyants ou mal voyants, pouvait se faire une idée tactile de ces peintures fameuses, de Gauguin, Picasso, Arcimboldo, Munch, Dali… Ce fut un enchantement pour tous, car c’est un moment rare celui où l’on peut toucher les œuvres dans une exposition, comme nous l’on dit, avec émotion, nombre de nos visiteurs.


Pendant cette exposition, Quitterie Iturbide a réalisé gracieusement, à notre demande, une représentation en terre du tableau de l’assassinat de Marat par Jacques Louis David qui sera, après séchage, cuit et recouvert de céramique. Cette œuvre a été acquise par un couple de généreux donateurs , au profit du CRO.


Pourquoi le choix de ce tableau hyper connu, pour le moins très réaliste, dont l’original est au Château de Versailles et une reproduction au Louvre ?


En fait pour trois raisons dont certaines sont tout à fait inattendues : certes son assassinat par Charlotte Corday est lié à son activité révolutionnaire bien connue. Mais Marat était aussi un médecin et un chercheur scientifique reconnu par ses pairs en France et à l’étranger.

Marat vivait dans un appartement très proche du couvent des Cordeliers. Après son assassinat, le 13 Juillet 1793, son corps fut amené aux Cordeliers pour y être exposé dès le lendemain. Aussitôt, le porte parole de la section du Contrat social, Girault, demanda à David, peintre déjà célèbre, d’immortaliser Marat. Celui ci accepta et fut chargé de la mise en scène. « Il a été arrêté que son corps serait exposé couvert d’un drap mouillé qui représenterait la baignoire et qui, arrosé de temps en temps, empêcherait l’effet de putréfaction. » Telle fut la mise en scène de l’exposition publique du corps de Marat, torse nu, montrant sa blessure mortelle. La baignoire, l’encrier et le billet étaient exposés au bas du piédestal. Ce sont ces éléments que l’on retrouve dans la composition de David. Ce tableau fut offert le 14 Novembre 1793, à la Convention.

Marat avait aussi un goût prononcé pour la science  et la médecine

Né en 1743, il commence une vie de médecin et se retrouve en 1774 à Londres et en 1775 à Saint Andrews (Ecosse) où il exerce la profession d’ophtalmologiste, en tant que praticien en physique. Il traite un patient avec de l’électricité. En 1776, il publie en anglais un livre : « De la presbytie accidentelle », qui se trouve à la bibliothèque de la société royale de l’académie royale de médecine, de chirurgie de Londres. De retour à Paris en 1777, comme médecin des gardes du corps du comte d ‘Artois, il reprend ses études favorites sur le feu, l’électricité et la lumière avec l’installation d’un laboratoire dans l’hôtel du marquis de l’Aubespine. Il envoie ses résultats à Condorcet à l’Académie des sciences en 1780 et publie ses découvertes sur la lumière « qui ont été́ faites un très grand nombre de fois sous les yeux de MM. Les Commissaires de l’Académie des Sciences » la même année. Il communique avec Franklin. Il publie à nouveau en 1781 et reçoit un prix de l’Académie de Rouen pour «Jusqu’à quel point et à quelles conditions peut-on compter, dans le traitement des maladies, sur le magnétisme et sur l’électricité́, tant positive que négative ?». Il continue en 1782 alors même que de bons amis, comme l’abbé Bertholon cherchent à ruiner sa réputation ! Il provoque même en duel le physicien Charles !!! La même année on lui propose un poste de directeur d’une Académie des sciences de Madrid… En 1784, il reçoit un prix de l’Académie des sciences de Rouen pour son travail sur l’électricité médicale. En 1785, il est à nouveau remarqué car il montre son intérêt sur la composition de la lumière en publiant « Déterminer les vraies causes des couleurs que présentent les lames de verre, les bulles de savon et les autres matières diaphanes extrêmement minces». En 1788, Publication des Mémoires Académiques ou « Nouvelles Découvertes sur la Lumière relatives aux points les plus importants de l’Optique (4 textes de Marat) ». Cependant, à la fin de l’année, Marat subit un des accès de sa maladie inflammatoire et confie certains de ses instruments, dont son hélioscope, à son ami Abraham-Louis Breguet pour le décharger du rôle trop délicat de veiller sur ces instruments.

Plus tard ses publications scientifiques et politiques sont si célèbres que son principal bibliographe François Chévremont écrira : « Ceux qui connaissent la bibliographie du journal de Marat savent que, du 22 août au 24 septembre 1792, il n’a paru que trois numéros (de l’ami du peuple), et pourtant, quel moment ! il est assurément celui où l’influence de l’Ami du Peuple pèse le plus sur les destinées de la République, celui des élections qui donnèrent à la France cette glorieuse Convention nationale, frappée au cœur dans la personne de Marat et décapitée dans celle de Danton. »

Pourquoi le choix de ce tableau ? A part bien sur la coïncidence qui fait que notre laboratoire est situé à l’endroit même où le corps de Marat fut exposé, il y a aussi celle que notre équipe est toute entière dédiée à la recherche en ophtalmologie et que sa directrice la professeur Francine Behar Cohen a récemment développé une méthode originale, l’iontophorèse, pour faire pénétrer des médicaments ou des gènes directement dans l’œil en appliquant un champ électrique faible avec des instruments nouveaux. Elle a aussi développé l’électroporation de gènes dans le muscle ciliaire pour faire exprimer des protéines dans l’œil et découvert l’effet toxique de la lumière surtout récemment celle des diodes : résultats bien sûr publiés dans les meilleures revues internationales en anglais. Bien que cela ne représente qu’une partie du travail de l’unité, il était amusant de rappeler que Marat avait été un précurseur, aussi conscient des limites de son intervention…

La dernière raison nous ramène aussi au centre d’une controverse récente sur l’art contemporain dans Marat, David et Jean-Claude Milner ? Ce dernier a publié « Malaise dans la peinture  en Juin 2012, réveillé par Bernard Henri Levy, auquel j’emprunte ces quelques lignes :

Selon ce dernier , le « malaise » dont il est question est celui dont Milner pense qui fait s’opposer, depuis quelques décennies, « la peinture » et « les tableaux ». Longtemps, explique-t-il, peinture et tableaux allèrent du même pas, harmoniques, synonymes, la peinture se réfractant en tableaux, les tableaux affirmant la peinture. Sauf qu’arrive l’âge moderne et, à l’âge moderne, une disjonction inédite qui impose cette nouvelle et étrange figure : le peintre s’employant à peindre, non plus ce tableau-ci, ou ce tableau-là, mais le tableau absolu, ou le tableau des tableaux, ou encore le dernier tableau – le peintre qui, en d’autres termes, révère si fort sa peinture que, semblable à ces fanatiques prêts à tout sacrifier pour que vive et triomphe l’idole, il chasse de son empire l’idée même de « grand tableau », ou de tableau « digne d’être vu », voire de tableau tout court.

L’affaire se noue sur le théâtre de cette première Révolution française qui, de 1789 à 1793, offrit à ses acteurs l’inestimable don d’une Histoire qui, pour la première fois, se conjuguait au présent.

Elle s’indexe sur un nom propre, aujourd’hui bien mésestimé, celui du Conventionnel David qui, à travers deux œuvres ou, plus exactement, une œuvre (« La mort de Marat ») et un projet d’œuvre (le croquis de Marie-Antoinette allant à l’échafaud), saisit le lien de feu qui noue cette question naissante de la politique à celle de la mise à mort.

Je ne peux que recommander, par exemple, les pages étincelantes où l’on voit s’opposer, jusqu’à la tentative davidienne, le portrait qui nous regarde et le tableau d’Histoire qui, s’il demande à être regardé, ne nous regarde, lui, jamais. Ou celles où l’auteur met en regard les yeux clos de Marat dans sa baignoire, les yeux insaisissables de la condamnée Capet, de profil, dans sa charrette, et le fait que, pour la première fois, la politique regarde les hommes.

Qu’est-ce qu’un grand tableau ? Une Image ou une Idée ? Un objet ou un procès ? Si les peintres ont pour tâche d’interpréter, de transformer, ou d’expérimenter le monde ? Peignent-ils pour montrer ou pour dire ? Et faut-il, pour voir ce qu’ils peignent, user de l’œil ou de l’esprit ? Qu’est-ce, au demeurant, que voir ? Affaire de vision, vraiment ? De regard ? D’où vient ce sentiment que l’on a, face à certaines œuvres, que le regard s’en est absenté ? Et cette promesse que les tableaux ne tiennent plus, cette demande de regard qu’ils ne parviennent plus toujours à satisfaire, où migrent-t-elles ? Les films ? La photographie ? Les « énoncés » de l’un ? Les « performances » de l’autre ? Ou cet art évanescent qui, tel le livre brûlé du kabbaliste de Bratslav déjà cité, n’a pas besoin d’exister pour être ? Ces questions que l’époque pose à l’aveugle et, souvent, dans la confusion, c’est le mérite de l’ouvrage de Jean-Claude Milner de leur rendre leur épaisseur. Et, ne serait-ce que pour dire cela, je tenais à en donner cet aperçu, dixit BHL


Après ce brillant discours de BHL, je pense que cette réflexion s’applique bien à l’esprit de notre exposition qui essayait de faire comprendre la peinture par la sculpture, avec les œuvres originales de Quitterie Ithurbide, et, dans une certaine mesure, la relation entre matières et formes avec l’exposition des sculptures en marbre que l’on a présentées et qui ont été toutes deux perçues tactilement avec émotion par nos visiteurs.

Yves Courtois et le comité d’organisation


Bibliographie :

Marat, martyr de la Révolution : www.histoire.org/site/œuvre/analyse.php?i=20

http://laregledujeu.org/bhl/2012/10/25/marat-david-et-jean-claude-milner/


Centre de Recherche d’Ophtalmologie : « C.R.O. – Tous Unis pour la Vision »

www.pourlavision.org


Centre de Recherche des Cordeliers

www.crc.jussieu.fr


Quitterie ITHURBIDE

www.3d-interpretation.com

 

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